40  9.  Leisxız,  Pro  Memoria  (wahrscheinlich  an  Sranseım  1694).

si  les  Anglois  et  les  Espagnols  ont  leurs  laines  et  draps,  le  lin  et  le  chanvre  est
nostre  soye,  et  &amp;  fin  qu’on  ne  pense  point  quelle  est  de  peu  de  prix,  il  faut
sgavoir  que  plus  elle  est  fine,  plus  est-elle  pretieuse;  et  cependant  la  plus  grossiere
encor  est  d’un  tres  grand  debit,  de  sorte  que  c’est  une  marchandise  des  plus
courantes,  dont  on  ne  sgauroit  trop  faire  et  qu’on  est  asseur&amp;  de  vendre.

De  plus  les  autres  manufactures  sont  bornees  aux  villes  et  aux  bourgewis,
et  par  consequent  d’une  moindre  Etendue,  au  lieu  que  la  manufacture  de  la  toile
est  un  ouvrage  de  paysan,  qui  par  consequent  s’etend  par  tout  le  pays,  tant  pour
filer  que  pour  mettre  par  apres  le  fl  en  @uvre.  Ainsi  cette  fabrique  estant  d’une
plus  grande  etendue  que  les  autres,  son  utilite  doit  encor  estre  plus  generale.

ll  se  commet  en  cela  une  tres  grande  erreur,  en  ce  qu’on  laisse  sortir  le
fil,  sans  le  mettre  en  @uvre.  Cependant  la  fabrique  du  fil  est  plus  peinible  que
celle  de  la  toile.  Et  au  contraire  la  vente  du  fil  est  moins  avantageuse  sans  comparaison
  que  celle  de  la  toile,  des  rubans  et  d’autres  ouvrages  finis.  De  sorte
qu’on  travaille  proprement  pour  les  estrangers  a  peu  pres  comme  des  garcons
qui  aident  aux  ouvriers,  et  qui  ont  le  moins  de  paye,  quoyqu’ils  fassent  la  partie
la  plus  rude  du  travail,  parcequ’ils  travaillent  plustost  de  force  que  d’industrie,
comme  les  animaux  qui  nous  servent  et  que  nous  dirigeons.  Et  il  est  egalement
honteux  et  dommageable,  que  nos  gens  sont  ainsi  la  duppe  des  estrangers.  Le
debit  de  cette  marchandise  est  des  plus  promts  et  des  plus  asseures,  et  on  la
peut  quasi  compter  pour  argent  contant.  Ce  qui  se  connoist  par  l’experience  de
ceux  qui  en  ont  fait  l’essay,  et  par  l’empressement  des  estrangers  a  chercher  le  fil.

Et  pour  ne  rien  dire  des  ouvrages  grossiers  qui  servent  pour  les  voiles,  et
pour  les  mariniers,  une  des  grandes  raisons  du  debit  extreme  de  cette  manufacture
est  le  grand  usage  qu’on  fait  des  bonnes  toiles  dans  les  pays  chauds,  c’est  a  dire
non  seulement  en  Espagne,  et  autres  endroits  de  l’Europe,  mais  encor  dans
l’Afrique  et  dans  l’Amerique,  oü  les  Portugais,  les  Espagnols  et  les  naturels  la
trouvent  extremement  commode  et  necessaire.

C’est  par  le  moyen  de  ces  toiles  que  la  France  s’attire  une  bonne  partie  de
l’argent  d’Espagne  et  de  la  flotte  du  Perou,  malgre  les  guerres  et  les  defenses.
Dont  la  raison  est  la  bonte  et  la  commodite  de  leurs  toiles,  ce  qui  fait  qu’on
ıneprise  tant  les  autres  toiles  dans  ces  pays  chauds.

Mais  comme  il  n’y  a  point  de  doute  qu’on  ne  puisse  egaler  et  mesme  surpasser
  la  fabrique  de  France,  si  on  s’y  prend  comme  il  faut;  on  pourroit  leur
oster  cet  aimant  de  richesses,  surtout  dans  la  conjoncture  presente,  et  le  transferer
a  nous.  C’est  une  affaire  des  plus  importantes,  sur  laquelle  je  pourrois  dire  plus
de  particularites.

Mais  comıne  ce  n’est  pas  au  paysan  d’aller  debiter  sa  ınarchandise,  c'est  a
l’Estat  d’y  pourvoir,  et  de  la  prendre  de  luy  pour  argent  contant,  en  deduction
des  charges  publiques,  puisque  l’Estat  a  le  moyen  asseure  de  s’en  defaire  avec  le
plus  grand  avantage  du  monde.

Les  paysans,  quand  on  leur  demande  de  l’argent,  ont  quelque  raison  de
dire  qu'ils  n’en  ont  point,  et  que  l’argent  ne  croist  point  dans  leurs  terres.  Mais
quand  au  lieu  de  l’argent  on  leur  impose  (au  moins  en  partie)  ce  qui  croist  et  se
fait  chez  eux,  ils  n’ont  point  d’excuse.  Et  c’est  un  moyen  indubitable  de  rendre
les  hommes  industrieux  et  laborieux,  a  l’exemple  de  ce  qui  se  practique  deja  en
plusieurs  pays,  et  d’augmenter  aussi  considerablement,  promtement  et  seurement,
les  revenus  de  l’estat.

Il  y  a  bien  des  choses  importantes  a  dire  sur  la  culture  du  lin  et  du  chanvre,
sur  les  ınanieres  de  filer,  et  sur  la  toile  meme,  a  fin  qu’elle  soit  forte  et  commode,
  mais  c’est  un  detail  qu’il  faut  laisser  au  temps  de  l’execution.